«L’Eglise se prive des talents des femmes» par Elisabeth Dufourq

Comité de la Jupe

«L’Eglise se prive des talents des femmes»

Élisabeth Dufourcq, auteur d’« Histoire des chrétiennes » (1)

RECUEILLI PAR CLAIRE LESEGRETAIN

La Croix du 15 janvier 2010

Alors que le Christ a reconnu le génie des femmes, les Apôtres ne l’ont pas compris et les ont vite écartées. Selon l’historienne Élisabeth Dufourcq, rester fidèle à ce schéma antique conduit l’Église à un risque de sclérose

«Je voulais comprendre pourquoi, en tant que femme, j’étouffais dans l’Église catholique », écrivez-vous. La rédaction de ce livre vous a-telle éclairée ?

ÉLISABETH DUFOURCQ : Si je suis chrétienne, depuis l’enfance, c’est grâce au Christ. Jésus de Nazareth dialogue avec les femmes, il les écoute et reconnaît en elles l’action de l’Esprit Saint. À plusieurs reprises, il souligne l’importance de leur vision prophétique, et fait reconnaître à ses disciples le génie avec lequel elles abordent la vie et le surnaturel. En tant que femme, très heureuse de l’être et habituée à travailler dans des milieux masculins, j’avoue être gênée par les privilèges de fonction ou de mission que se réservent «naturellement» les hommes. Ériger en quasi-dogme ces formes de prédestination sexuée m’apparaît comme un signe de crainte et de faiblesse.

Il n’y a aucun machisme dans les Évangiles ?
Aucun. Le Christ est entouré de femmes qui l’aident dans sa mission. Alors que beaucoup d’hommes cherchent à le perdre, jamais dans les Évangiles une femme ne se méfie du Christ. Et c’est par des femmes que passe une part essentielle de la Révélation. Dès la Visitation, l’accueil prophétique d’Élisabeth puis de Marie inaugure l’ère chrétienne (Lc 1, 39). C’est à la Samaritaine que Jésus révèle, pour la première fois, qu’il est le Messie (Jn 4). C’est à Marie Madeleine en premier qu’il se montre ressuscité – ce qui signifie que l’événement central du christianisme a d’abord été compris par une femme. D’où la formule de saint Hippolyte de Rome (III siècle) à propos des femmes au tombeau qui sont « apôtres des apôtres ». Mieux même, plusieurs passages de l’Évangile montrent que le Seigneur prend en compte ce que lui disent les femmes et change d’avis. Ainsi, après la réponse audacieuse de la Cananéenne (Mt 15, 21), il admet que, même venant d’une femme qui n’est pas « une brebis d’Israël », une parole de foi intense peut vaincre le mal.

« C’est par des femmes que passe une part essentielle de la Révélation. »

Ailleurs, Jésus reconnaît que la femme qui perd son sang est guérie, non pas parce qu’elle a touché son manteau, mais à cause de sa foi (Lc 8, 43). Jamais Jésus ne réduit une femme à sa seule fonction biologique: alors que l’une d’elle bénit le ventre qui l’a porté et les seins qui l’ont nourri, il répond : « Heureux plutôt ceux et celles qui écoutent et observent la parole de Dieu » (Lc 11, 27). Pour lui, ce qui est générique de l’humanité, c’est le couple. C’est en ce sens qu’il refuse la répudiation, acte unilatéral. C’est tout cela que les Apôtres ne comprennent pas.

Les Évangiles ne rapportent-ils pas un dialogue entre un Apôtre et une femme ?
Si, un seul : le Jeudi saint, lorsque Pierre, interpellé par une servante, prend peur et répond en reniant le Christ (Lc 22, 56). Les femmes, elles, restent fidèles au Christ jusqu’au Calvaire. Ce n’est donc pas à leur sujet que Jean écrit « les siens ne l’ont pas accueilli» (Jn 1, 11). Or, curieusement, dans les Actes des Apôtres, les amies du Christ – Marie Madeleine, Marthe, Jeanne, l’épouse de l’intendant d’Hérode, etc. – n’apparaissent plus. Tout se passe comme si, avant la conversion de Paul, les Apôtres, par souci de responsabilité, faisaient du christianisme une affaire d’hommes. Le leur reprocher serait un anachronisme ; les imiter en serait un autre ! De même, dans les Actes, la séparation entre le ministère de la parole et celui des « tables », c’est-àdire de la charité (Ac 6, 1), entraîne une scission entre ces deux versants de la mission que le Christ, lui, ne sépare pas.

Et Paul ? Saint Paul fait confiance aux femmes qu’il connaît et leur confie des rôles importants. Phébée, diaconesse de l’Église de Chencrées, a présidé des assemblées (Rm 16, 1-2). Mais Paul est aussi soucieux de décence antique. Quand il demande aux Corinthiennes de se taire dans les assemblées (1 Co 14, 34), il s’adresse à des femmes plus nombreuses que les hommes parmi les baptisés. Dès lors, ces servantes affranchies des premières communautés, plus tard ces patriciennes, n’exerceront jamais un rôle proportionné à leur nombre ni à leur aide financière. En matière de morale domestique, par ailleurs, les lettres de Paul ne doivent pas être interprétées de façon restrictive. Dans le fameux verset « femmes soyez soumises à vos maris » (Ep 5, 22), le mot grec upostasseomenoi peut être traduit par «étayer», au sens d’un socle qui soutient l’homme.

Et aujourd’hui, qu’en est-il ?
Du fait de la diminution du nombre des prêtres en Occident, les femmes, qu’on le veuille ou non, prennent la relève. Depuis plus de trois décennies déjà, ce sont elles qui catéchisent, qui souvent organisent les funérailles, qui animent les aumôneries en lycées ou en hôpitaux… Il est important qu’elles puissent accéder à des études théologiques solides. Et si certaines se sentent appelées à un ministère, pourquoi l’Église ne pourrait-elle pas changer d’avis, comme le Christ lui-même a changé d’avis en écoutant des femmes? En restant monolithique, l’Église se prive, me semble-t-il, de talents et de grâces. L’intendant fidèle n’est pas celui qui enterre ses talents mais celui qui les fait fructifier (Mt 25, 14)! Cependant, cette question ne doit pas se poser en termes de pouvoirs ni de revendications, mais de charisme.

Et si un jour les femmes accédaient à un ministère ordonné dans l’Église catholique romaine, qu’en feraient-elles ?
Comme chez les hommes, certaines le vivraient comme un service, d’autres, peut-être, comme un pouvoir… Quand les prêtres ou les évêques catholiques invitent des femmes remarquables qui sont pasteures protestantes, ils semblent très à l’aise: seule leur valeur pastorale et théologique compte. Alors, pourquoi ces blocages à l’égard des femmes catholiques ? Personnellement, je prie pour qu’un jour des femmes puissent présider l’Eucharistie dans l’Église catholique. Cela se fera, si Dieu le veut… Et je crois que Dieu le voudra.

(1) Bayard, 2008, 1 260 p., 39 €.

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