« Nul n’est une île… »

Comité de la Jupe

Puits Maumont-reduitNul n’est une île et moins encore celui ou celle qui vit dans un monastère, « retiré du monde » comme l’exprime si fréquemment le langage courant. Mais nul ne peut se prétendre supérieur en quelque point que ce soit, dans ses fondements ontologiques car tous, nous sommes issus du même humus, uniques dans notre mystère et détenteur d’une histoire propre.

Si je commence ainsi ce propos, c’est parce que trop souvent j’ai pu percevoir dans les paroles de ceux qui font halte au monastère, comme chez ceux qui nous sont plus familiers, la même réalité à demi-voilée, d’un aveu ou d’un regret de n’être pas à la hauteur de l’idéal vécu par ces moines et moniales, classés dans la catégorie des plus réalisés humainement et qui ont eu la grâce de choisir ou de recevoir la meilleure part !

À l’inverse, il y a ceux qui disent que ces religieux, hors du commun précisément ! – sont des inutiles tant notre monde a besoin d’aide, d’écoute sur le terrain ! Au nom de Dieu, ils mènent une existence tranquille, dans une sphère privilégiée, quasi exempte des incertitudes du lendemain et des solitudes silencieuses qui excluent progressivement du monde des vivants ! Entre ces deux regards, l’un trop élogieux et l’autre, trop dépréciatif, se fraie une ligne de crête, étroite et resserrée, où tous peuvent s’engager, car le précepte évangélique n’est pas réservé à quelques-uns seulement :

 « Étroite est la porte, resserré le chemin qui mène à la vie » Mt 7,14

 « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » Lc 13,24

 L’évangéliste Luc emploie ici un verbe très fort, celui de « lutter », littéralement « d’agoniser. » Cela signifie que le travail sur soi que sous-entendent cette marche et ce passage sont une agonie, quelque chose d’actif et de laborieux. Spontanément, ce mot fait écho à la passion du Christ et nous rappelle que, non seulement le « disciple n’est pas au-dessus de son Maître », mais encore que le travail sur soi qu’elle implique est de l’ordre de la conversion et de l’intériorité que tout homme se doit d’expérimenter pour grandir en humanité :

 « Dans la conversion et le calme est votre salut ; dans la paix et la confiance est votre force. » Is 30,15

 Une fois encore, ce programme de renouvellement intérieur n’est pas réservé aux seuls solitaires en quête de perfection même évangélique, mais il est avant tout, témoignage et chemin de solidarité qui nous rend indispensables les uns aux autres, croyants comme non croyants ! Car nombreux sont ceux qui, dans le quotidien, gravitent sur les sentiers d’une vie difficile, qu’elle soit familiale, professionnelle, affective et cherchent à percer la gangue de la fatalité si prégnante dans nos esprits modernes ! Nombreux sont ceux qui se battent pour les droits les plus élémentaires des hommes et combien encore luttent pour que régresse la misère sous toutes ses formes ! Sans bruit et dans l’obscure discrétion, ces hommes et ces femmes, ni moines, ni moniales, accomplissent jusque dans leur chair, et sans le savoir bien souvent, l’incarnation du Christ par ce dépassement et ce don d’eux-mêmes, aimantés par l’amour et le respect d’autrui.

 « Seigneur, quand sommes-nous venus jusqu’à toi ? Tu avais donc faim, soif ? Tu étais malade, nu, étranger, en prison ? ….Chaque fois que vous l’avez fait à un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Mt 25,37ss

La solidarité est sûrement l’urgence à vivre aujourd’hui, tant sur le plan du partage des ressources matérielles que dans l’échange des relations humaines, afin qu’elles acquièrent une fécondité et l’incarnent au sein de nos altérités dans notre société actuelle. Comme le chantait Jean Ferrat : « Que serai-je sans toi qui vint à ma rencontre ? »

J’ai besoin, en tant que moniale, de tous ces hommes, mes frères en humanité, et d’abord de ceux qui me sont le plus proches dans le quotidien, comme Dieu lui-même a besoin de tous ses enfants pour être véritablement un père !

« Il faut que le monde sache que j’aime le Père » disait Jésus ; Il faut que le monde sache que nous l’aimons, nous les retirés du monde ! Il n’y a pas d’un côté les plus réussis, les plus doués et de surcroît, les croyants, et de l’autre, les plus désœuvrés, les ratés, les marginaux et les mal ou non-croyants !

Certes, il est impérieux que cette solidarité gagne toujours plus d’ampleur mais il est encore plus urgent qu’elle se développe et se vive, d’abord, dans l’aventure humaine de chaque jour. Au-delà du partage de nos « avoirs » il y a en tout première instance celui du partage de nos « êtres. »

Nul n’est une île et nos monastères côtoient multiples visages, pas seulement dans le cadre d’un accueil monastique mais également dans celui du travail, de l’économie, des ressources humaines qu’exige notre temps. Car l’affaiblissement de nos communautés en nombre, force et compétences en appelle à nos frères et c’est une réelle chance que cette pauvreté !

Elle nous amène à relativiser nos jugements de valeur en nous offrant à comprendre que chacun ne peut pas se suffire à lui-même. Oui, c’est une chance que ce besoin mutuel, pour que notre monde croie et puisse espérer autre chose que l’éphémère réussite de ces biens d’ici-bas qui passent ! Il y a là, la grâce d’une croissance humaine et spirituelle, une heureuse dépendance qui témoignera davantage, peut-être, du message de l’Évangile.

Il s’agit là d’une espérance en un avenir pour tous, où chacun, dans son choix et expression de vie, pourra mettre en relief, par son lien relationnel, les signaux et repères éthiques dont nous avons tous besoin aujourd’hui.

Il s’agit là d’un enjeu réel pour la pérennité du message et de la vie monastique.

Il s’agit là d’une nouvelle évangélisation sans doute ?

« Pas meilleurs que nos pères… », disait déjà le prophète ! Oui, pas meilleurs que les autres… mais seulement meilleurs et plus heureux, ensemble, les uns par les autres.

 

Sœur Jean- moniale bénédictine

de l’Abbaye de Maumont

 

Le 21 février 2013

 

 

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Commentaires

Très beau texte que celui de cette moniale bénédictine, qui situe avec une grande justesse la vie religieuse dans son rapport avec le monde, rappelant que tout Chrétien vit quelque chose de l’Incarnation du Christ dans l’épaisseur de ce monde et que les moines et les moniales ne sont pas à part, même s’ils sont « séparés ». « Nul n’est une île… ». Au rebours d’un individualisme mortifère, de nombreux philosophes insistent aujourd’hui sur cette dimension fondamentale de l’existence humaine, la mise en relation avec autrui. Sur ce sujet, la voix des Chrétiens peut se faire entendre : avoir un même Dieu comme Père les rend interdépendants des autres qui sont leurs frères.

C'est bien aussi,il me semble,le sens du commandement"tu aimeras ton prochain comme toi-même",qu'on a peut-être réduit à une règle morale,sans en percevoir "la longueur la largeur la hauteur la profondeur" ? Pour Satish Kumar nous, occidentaux, avons été éduqués dans la philosophie du doute cartésien,dualiste, individualiste du "Cogito, ergo sum" "Je pense donc je suis": (...)"Pour ma part je suis favorable à une autre vision du monde, encore émergente à l'Ouest,que résume parfaitement le proverbe sanscrit "So Hum", bien connu en Inde, que je traduis par "Vous êtes donc je suis" -"Estis,ergo sum"est devenu mon mantra,le mantra d'un mode de relation non dualiste et non fragmenté.(...) ("Tu es donc je suis"Satish Kumar - ed.Pocket p.14)

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