Au cinéma : La papesse Jeanne

Anne SOUPA
22/02/2017

Film de Jean Breschand, avec Agathe Bonitzer, Grégoire Tachnakian, et Sabine Haudepin. Sortie en salle le 22 février.

À quoi pensez-vous en entendant ce titre ? La papesse Jeanne est-elle une vieille histoire qui traîne, peut-être tirée d’un fait réel, une légende, un mythe même, ou enfin une histoire de militance moderne pour la cause des femmes dans l’Église ? Quelle que soit la réponse, c’est plutôt la juxtaposition de tout cela qui met en appétit et donne à ce titre son croustillant.

La légende, apparue au 13e siècle sous la plume du dominicain Jean de Mailly, se situerait au 9e siècle. Elle raconte l’histoire d’une jeune femme d’origine anglaise ou allemande venue à Rome, érudite et plutôt sage, qui se serait déguisée en homme pour briguer le suffrage populaire et être acclamée pape par la foule romaine. Mais… patatras !, deux ans plus tard, elle met au monde un enfant, lors d’une chevauchée, et est écartée du trône. Selon certains, elle meurt aussitôt, soit lapidée par la foule dupée, soit des suites de couches, comme le signe d’une punition divine.

Quelles que soient ses diverses interprétations, c’est toujours l’histoire d’une transgression grossière qui fait rire et dont les femmes, à travers Jeanne, font les frais. Il s’agit de montrer que la femme est rattrapée « par sa nature » et qu’il lui coûte cher d’usurper ce qui est réservé aux hommes. Même la chevauchée traduit cette réprobation sournoise… Par ricochet, cette légende en aurait provoqué une autre, celle de la vérification des testicules du nouveau pape. L’ecclésiastique qui, sous la chaise percée où est assis le pape, met la main sur les fameuses preuves, prononce alors la phrase attendue : « duos habet et bene pendentes » (il en a deux, et bien pendantes). Et les cardinaux de répondre « Deo Gratias ». Tout le monde est content, l’ordre divin est respecté. Et on rit de bon cœur en se disant qu’on en a aussi deux « bien pendantes ».

Le film de Jean Breschand, s’il est fidèle à la trame de la légende, s’en écarte cependant pour imprimer des thèmes très particuliers : présence à soi et au monde, souci de la nature, docilité aux appels de la chair. Il s’en dégage une sorte de fraîcheur, d’expression du sens de la vie dans son expression brute qu’il est bienfaisant de partager. Même s’il en coûte certains renoncements parfois difficiles à accepter : le film ne montre ni Rome, ni autre ville, ni église, ni même une maison qui tienne debout et soit un peu chaleureuse. Tout se passe dans les champs et dans les bois, parfois au bord de ruines.

Jeanne est une poétesse qui parcourt les chemins et qui, de rencontre en rencontre, acquiert la réputation d’être sage. Son érudition et la qualité de sa présence aux êtres et au monde s’imposent, jusqu’à sa consécration par le pallium de laine et la robe blanche. L’actrice Agathe Bonitzer se met au service de cette ambition. De manière tantôt retenue, tantôt cassante, elle pratique ce que le réalisateur appelle « un jeu droit », franc, constant et incarné, qui rappelle un peu la « blancheur » de Bresson, mais tente de s’en servir pour aller plus loin dans le sens d’une affirmation de soi.

Par souci, sans doute, de bien se couler dans les mœurs du Haut Moyen Âge, les échanges sont d’une grande sobriété, parfois un peu déroutants pour nous modernes. Le texte est riche, mais les dialogues semblent un peu flotter, comme s’ils n’étaient pas des conversations adressées à des personnes précises. La camera est lente, douce aux visages, aux paysages, aux bêtes, nombreuses, qui peuplent le monde médiéval. Le film est beau, tendre sans être mièvre, et le spectateur entre bien dans ce monde ancien, non consumériste, qui donne et reprend dans de forts contrastes et qui rend l’être humain à la fois complice et adversaire d’une nature dure dont il doit absolument tirer sa subsistance.

Définie d’abord par son aspiration à la sagesse, Jeanne est un être humain comme les autres. Un trait de différentialisme, et un seul, apparaît dans le film. Quand Jeanne est désignée par le pape moribond comme son successeur légitime, il lui dit : « Un pape, c’est fait pour bénir, et pour cela, c’est bien que ce soit une femme. » La thèse générale du film, si l’on veut en trouver une, est que Jeanne n’usurpe rien, mais est reconnue pour ses compétences propres. En outre, sa destitution finale, à peine suggérée, mais tout de même perceptible, n’est pas due à la naissance du bébé, mais au manque de clarté de son ministère pontifical qui lui avait été reproché antérieurement.  

En cela, Jean Breschand se détache du grivois de la légende qui « remet les femmes à leur place » pour faire une œuvre moderne. Son film, tout déroutant qu’il soit par sa lenteur et ce jeu subtil entre désincarnation historique et investissement anthropologique, est bien une œuvre militante pour la cause des femmes. Deo Gratias !

Anne Soupa

 

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Commentaires

Auteur du commentaire: 
Claudine Onfray
Jeanne c'est aussi le prénom le plus ignoré des commentaires bibliques et pourtant une Jeanne est nommée avec Suzanne lors de la montée vers Jérusalem. Quel catholique en nommant sa petite fille Jeanne pense à cette femme si proche du Christ ? Jeanne est devenue le féminin de Jean . Sortons du moyen âge et redonnons aux femmes  leur place réelle.

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