Anne Soupa au Sénat

Comité de la Jupe
23 juin 2016

Le 14 janvier 2016, une table ronde était réunie autour de Chantal Jouanno pour discuter de l'importance de l'égalité entre hommes et femmes dans la lutte contre les intégrismes religieux. Anne Soupa – et le Comité de la Jupe ! – était là.

 

Christine Pedotti et moi-même avons porté plainte contre le cardinal André Vingt-Trois, qui avait déclaré le 6 novembre 2008 lors d'une interview radiophonique : « Il ne suffit pas d'avoir une jupe, encore faut-il avoir quelque chose dans la tête »1(*). Nous avons été devant les tribunaux ecclésiastiques et Monseigneur Vingt-Trois a en retour présenté des excuses qui nous ont fait retirer notre plainte canonique. C'est à ce moment-là que je me suis rendu compte de l'importance de la militance dans l'Église catholique.

La situation des femmes dans l'Église catholique est profondément en retrait par rapport aux principes profondément égalitaires du christianisme ; le paradoxe actuel est même qu'elle est aujourd'hui moins satisfaisante qu'il y a trente ans.

Le problème est né dans l'Église catholique au moment où s'est posée la question de l'émancipation des femmes. Auparavant, Église et société étaient à peu près au diapason et il n'y avait pas, sur ce point, de grand désaccord entre les deux. Aujourd'hui, l'Église, ayant raté le rendez-vous de l'émancipation des femmes, se trouve dans une position défensive qui l'amène à défendre des points de vue théoriques de plus en plus insoutenables. Ayant choisi le camp du refus, elle durcit aujourd'hui son discours. Nous avons pu, certes, constater quelques avancées. Ainsi, dans certains diocèses, des responsabilités sont confiées aux femmes. Mais ne nous leurrons pas : le plafond de verre est très vite atteint ! Les femmes restent les « petites mains » de l'Église catholique. Depuis cinquante ans, le catholicisme a réussi à générer un « sous-prolétariat » féminin. Cela est difficile à concevoir, mais c'est pourtant la vérité...

La responsabilité essentielle de ce glissement revient à Jean-Paul II, qui a considérablement fait reculer la cause des femmes par une série de prises de positions qui, toutes, ont façonné une sorte de « contre culture » sur la place des femmes dans la société et dans l'Église. Avant même d'être pape, il avait influencé le refus de la contraception dans l'encyclique Humanae vitae. Il a ensuite théorisé la place des femmes sur une base différentialiste. S'appuyant sur la parole de Dieu au chapitre 2 du livre de la Genèse : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul, je vais lui faire une aide qui lui soit assortie », il en a déduit que là réside la vocation de la femme.

Mais considérer la femme comme cette « aide », ainsi que Valérie Duval-Poujol l'a rappelé, est une surinterprétation, car au moment où l'« aide » est évoquée, ni l'homme ni la femme n'existent encore. N'existe qu'un « Adam », un être humain indifférencié. Affirmer que la femme a vocation à « aider » constitue une surdétermination. Celui qui a vocation à aider, c'est l'« autre », le « second », celui qui est différent, et non la femme !

À partir de cette fausse exégèse s'est construite la prétendue vocation de la femme pour la maternité. Benoît XVI est allé encore plus loin, en estimant que la femme avait la vocation des choses pratiques, concrètes, et qu'elle devait donc se tenir éloignée des abstractions.

Ce discours différentialiste a des conséquences dramatiques. Ontologiquement, la femme n'est pas par elle-même ; elle est « pour » quelque chose qui est la maternité. L'homme, au contraire, est libre, sans prédétermination. Les femmes sont ainsi placées dans une situation seconde. Cela signifie que la femme est femme avant d'être un être humain.

Ceci explique qu'à la Conférence de Pékin sur les femmes, en 1995, le Vatican soit resté en retrait par rapport à la majorité des pays représentés, rappelant que l'égalité entre hommes et femmes au regard des droits humains universels ne permettait pas d'oublier les différences essentielles entre hommes et femme liées à la maternité et aux devoirs qui en découlent. Or ce statut second fait aux femmes n'est pas un simple débat d'école : il a des conséquences pratiques considérables.

En France, du fait de la présence ancienne d'un courant maurrassien, l'Église catholique est plus que dans les pays voisins (Belgique, Suisse, Allemagne) sous l'emprise d'une idéologie « restauratrice », réactionnaire, obscurantiste à l'occasion. Quand le fondamentalisme et l'intégrisme gagnent, les femmes sont les premières touchées : les modèles proposés sont ceux du passé, patriarcaux, où les femmes sont invisibles.

Nous voyons poindre aujourd'hui dans l'Église catholique le retour d'un fondamentalisme scripturaire. Ce mouvement a été parfaitement visible lors du Synode sur la famille, où les textes fondateurs ont été considérés dans leur sens littéral, sans qu'il soit tenu compte des évolutions survenues au cours des siècles, qui auraient dû modifier leur interprétation.

Les exclusions qui touchent les femmes dans l'Église catholique sont connues. Elles ne peuvent exercer le ministère de prêtre, elles ne peuvent donner aucun sacrement, elles ne peuvent pas être diaconesses, elles ne peuvent même pas prononcer d'homélie. Elles n'ont pas de parole publique liturgique. Elles ne peuvent exercer aucun acte de gouvernement, car ceux-ci sont, depuis la réforme grégorienne de l'an mille, réservés aux prêtres. Leur parole n'existe pas !

Les femmes sont donc structurellement dans l'effacement et, ne nous leurrons pas, les quelques nominations de femmes qui sont intervenues sont cosmétiques ! D'autant qu'à ces exclusions traditionnelles s'ajoutent depuis les années 1990-2000 l'exclusion des fillettes du service des enfants de chœur. La mesure paraît dérisoire, mais elle ne l'est pas, en réalité. Les petites filles à qui l'on refuse cette possibilité éprouveront probablement par la suite des difficultés à exercer leur religion sereinement ou même à la conserver. Parfois, vous pouvez également rencontrer des exclusions phobiques de l'accès au chœur, considéré comme un espace sacré dans lequel les femmes ne doivent pas pénétrer, au motif qu'elles seraient impures... Les pratiques diffèrent selon les diocèses, la décision étant laissée à la discrétion de l'évêque. On trouve donc des situations très différentes.

Enfin, les religieuses sont très mal considérées dans l'Église catholique. Elles sont ignorées, souvent méprisées, leur travail n'est pas reconnu. Tous les honneurs vont aux prêtres et trop rarement aux religieuses, qui mènent pourtant des activités sociales et évangéliques fortement appréciées, notamment des pouvoirs publics.

À ces interdictions canoniques s'ajoutent les mille humiliations qui touchent les femmes. Voilà cinq ans, un ordre religieux féminin a été placé sous la tutelle de la branche masculine, ce qui est à mes yeux une honte ! Aujourd'hui encore, dans l'ordre dominicain, les religieuses contemplatives ne votent pas lors de l'élection du maître de l'ordre.

Conséquence de tout cela, les femmes s'en vont. Ne restent que celles qui cautionnent ces pratiques. De nombreuses femmes ont intériorisé les consignes de soumission et les reprennent à leur compte. Faire dire à celui que l'on a aliéné ce que l'on souhaite qu'il dise constitue, on le sait bien, le nec plus ultra de l'aliénation. Or cela fonctionne très bien dans l'Église catholique.

En tant que femme catholique, je regrette profondément que la République ne fasse pas appliquer ses lois dans la sphère religieuse. Les lois proscrivant la discrimination devraient pouvoir s'appliquer partout et s'imposer aussi dans le cadre religieux. Je regrette que la laïcité actuelle laisse faire sans intervenir, sous prétexte que le religieux relève du domaine privé. La lutte contre les discriminations entre hommes et femmes devrait traverser les différentes sphères de l'espace public et aussi atteindre la sphère religieuse.

Aujourd'hui, l'Église catholique représente une zone de non-droit dans le territoire de la République. La République ferme les yeux sur une discrimination qui affecte profondément la vie des femmes catholiques et entrave les conditions sereines de l'exercice de leur foi. Or la loi sur la laïcité doit garantir à chacun l'exercice libre et serein de son culte.

Ajoutons que des exclusions similaires visent les personnes homosexuelles, que le droit canon exclut de la prêtrise du fait de leur orientation.

Cette situation regrettable affaiblit les chances que le catholicisme puisse évoluer dans un sens ouvert, libéral et éclairé. Elle augmente le risque de se retrouver demain face à une secte, ce qui serait vraiment préjudiciable pour tout le monde. Pour toutes ces raisons, je demande donc instamment votre aide. Nous, femmes catholiques, nous avons besoin de l'aide de la République !

Anne Soupa

http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20160111/femmes.html#toc3

Anne Soupa
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Commentaires

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Anne-Joelle Philippart
Très bel article, Anne. Je vois un danger se profiler par rapport aux demandes des femmes de pouvoir proclamer l'Evangile, prononcer une homélie,célébrer les sacrements. En effet, ces demandes sont de plus en plus globales. Elles acquièrent un certain "momentum" même. Elles sont voulues par un grand nombre de personnes, elles ont "la cote"  La méthode pour nous mettre "hors jeu" est bien connue de l'Eglise. Je l'appelerais la résistance insidieuse. Une petite consigne pourrait ainsi être diffusée aux évêques depuis la CDF. Elle suggérerait d'éloigner progressivement les femmes de la pastorale et de leur proposer des tâches valorisantes mais administratives : comptabilité, finance, communication... En contre partie, des diacres masculins seront nommés sans trop de discernement, à la va vite, ainsi que des viri probati. Le mouvement sera lent et progressif . Quand il apparaîtra au grand jour, il sera trop tard.  Je commence à bien connaître cette Eglise Catholique Romaine et ses "gate keepers"  Il y a une question qu'il faut vraiment creuser: Pourquoi certains prêtres ont-ils besoin, pour bien vivre leur vocation, que les femmes en soient exclues?  Il y a là une étrange faille psychologique profonde...: mère dominante, échecs amoureux, homosexualité refoulée...?  Il y a, chez certains, comme un besoin d'être en bande de mecs, appelés à être comme un chevalier sur un destrier blanc qui va sauver les princesses, un héro de tragédie mis à part et contraint. Bizarre bizarre :)    

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Jean-Pierre
Anne bravo. Il faudrait que les clercs religieux religieuses lisent aussi ce texte: qu'ils y soient invités par leurs évêques ... Qu'ils lisent ce texte, et celui des autres intervenantes à cette table ronde (là aussi ça décape), ... et aussi, parce que, fondamentalement, le texte de la table ronde qui précède -sur les "aspects juridiques de la traite des êtres humains"- porte sur le même sujet : l'asservissement machiste (http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20160111/femmes.html#toc3). Car comme le clerc formaté, le maitre ou le souteneur fait dire à la chose "qu'il a aliéné ce qu'il souhaite qu'elle dise, et c'est bien le nec plus ultra de l'aliénation". Encore qu'il est une autre terrible figure d'aliénation, celle que les grands possédants initiés appellent, sur la base de la parabole des talents, la "loi de Mathieu". Cette aliénation mérite d'être associée à la première: "à qui a, on donnera, à qui n'a pas on prendra tout" *. Notre institution, quand elle se comporte en maître s'apparente au souteneur; et comme j'aimerai que ce soit exagéré, que ce ne soit que des mots. Mais non! Il faut regarder cette erreur idéologique et non théologique en face même si, j'espère que, pour la grande majorité des clercs, l'attitude résulte d'un héritage et d'un formatage culturel et inconscient: la plupart ne savent pas ce qu'ils font, ils obéissent parce qu'ils l'ont promis: quelle misère! * Esprit, juin 2016: Les paradis fiscaux à l'ombre de la morale, Etienne Perrot (p38, note 2)

Auteur du commentaire: 
Nicorazon
Merci Anne, je partage pratiquement tout ce qui est écrit dans cet article... Je me souviens de la mère abbesse de l'Abbaye de Ste Scolastique à côté d'Encalcat, qui ne comprenait pas pourquoi elle était obligée de faire appel aux moines pour confesser les soeurs, alors qu'elle était leur confidente (même si cela pose d'autres problèmes). Lesquels moines étaient d'alleurs assez d'accord !À titre personnel, je suis en train de m'éloigner de plus en plus de l'Église Romaine... mais pour d'autres raisons supplémentaires.

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